Entretien réalisé par l'AFCAE septembre 2001


 

Manque : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. » Souvent ce vers résonnait dans mon esprit en préparant ce film. Je voyais Christelle s’évanouir dans les escaliers, sans force, tout lien entre sa vie et celle des autres rompu. Quand j’ai vu le film terminé, j’ai entendu comme une réponse au vers de Lamartine : Josiane après l’amour murmure à Jean-Claude : « Tu me manquais, je le savais pas. » Il m’est apparu alors que le trajet du film, comme celui du personnage principal Christelle, se déroulait entre l’évanouissement et l’amour, entre le manque et les mots.

 

Anniversaire : Deux jours avant son anniversaire, Christelle craque. Un anniversaire est un moment de célébration et de mélancolie. Comme un moment d’une naissance, on formule le vœu que la vie continue. C’est en soufflant ses propres bougies d’anniversaire avec des inconnus que Christelle commencera à reprendre son souffle. « Ma mère, le jour de ma naissance, ça a été le plus beau jour de sa vie. » C’est ce que Christelle parviendra à dire à Claire. Comment alors pourrait-elle supporter la naissance de sa fille ? Cet être qui lui manque n’est plus ici. Il lui faut accepter de n’être plus le bébé de sa mère, accepter de prendre sa place dans la roue des générations.

 

Onde de choc : Une naissance, c’est un évènement intime mais aussi un peu de ce qui arrive dans une ligné, dans un groupe, une ville, une nation dans une invention inconsciente du futur. La panique qui saisit Christelle quelques semaines après la naissance de sa fille, retentit directement sur son mari et ses enfants mais aussi indirectement sur l’amant de la voisine ou l’ex-amoureuse du copain de son mari. Nous sommes faits des autres. Dans ce film sur le gouffre qui s’ouvre dans le cœur d’une mère, il me fallait à la fois tenir le fil du manque, de la mort et celui de la vie, la vie forte, souveraine, irrésistible qui nous traverse tous et quelquefois nous renverse à l’occasion d’une naissance. C’est pour cela que j’ai placé au cœur du film, en son centre une scène d’amour filmée comme un accouplement archaïque dans un décor de commencement du monde.

 

Conte et rencontre : Christelle s’évanouit dans les escaliers, elle tombe dans els bras de sa voisine. Un verre d’eau, un peu de repos et puis des mots, un espace partagé. Claire, la voisine devit exister à la ois pour elle-même et comme une projection des cauchemars de Christelle. Elle est d’abord une bonne fée qui ouvre sa porte, puis une femme bouleversée par ce qui résonne en elle à l’écoute de Christelle, puis une femme défaite qui cherche un homme à interposer dans le vertige féminin, puis une femme qui comprend quelque chose d’elle-même indirectement éveillée par a rencontre de Christelle. Elle devient souveraine. Cette rencontre permet à Christelle de parler, de dire son mot. Jusque là, elle a été une personnalité pliée au désir des autres, sage, modèle. Cette crise, c’est l’occasion qu’elle a de voir émerger de ses difficultés sa propre identité. Chez Claire, Christelle se repose, elle régresse, elle commence à se recomposer, on peut dire aussi qu’elle attend que les certitudes de son mari se soient décomposées. Laurent cherche sa femme, puis il cherche à comprendre qui elle est, puis il ne sait plus et il l’attend. C’est alors seulement que comme dans un conte, elle apparaîtra. Laurent est le prince charmant de cette « Belle au bois dormant ». Le film est là entre les rencontres et le conte, entre le réalisme et la métaphore.

 

Les acteurs : Les acteurs vous choisissent. A travers les péripéties des coups de foudre, des rendez-vous manqués, les lectures, la création des costumes, c’est la chair du film qui prend forme ainsi qu delà des mots. Elle est somptueuse pour ce film-là. Dominique Blanc, Marilyne Canto, Valeria Bruni-Tedeschi, Yolande Moreau, Marthe Villalonga, Mathilde Seigner. Elles viennent chacune d’une culture de jeu différente. Elles sont vastes et inventives. Elles pourraient chacune tenir le rôle de l’autre, elles jouent tout le film, l’histoire de Christelle en plus de leur rôle. Elles passent d’un âge à l’autre dans le même plan parfois. Je crois que la richesse de leur jeu vient aussi de cette circulation du temps autour de l’image de la féminité. Patrick Bruel, c’était le prince charmant solitaire, Olivier Gourmet le meilleur ami perdu. Claude Brasseur l’amant d’autrefois, Sergi Lopez le cœur volage, Antoine Chappey, le beau-frère fraternel, et le père tendre, c‘est Jacques Boudet. Jusqu’aux enfants aux cœurs froissés, ils ont donné chacun la part intime que je leur demandais comme dans un documentaire fantasmé.

 

La musique : C’est ma troisième collaboration avec Béatrice Thiriet et notre travail s’enrichit de ce temps traversé. Cette fois, je parlais d’un orchestre, je voulais quelque chose de symphonique, je lui ai fait écouter la BO du film Le fantôme de Mrs Muir. Elle a répondu avec les chœurs dans Daphnis et Chloé de Ravel. On a écouté beaucoup de musique. Et elle a composé une partition très écrite, qu’elle a enregistré avec un ensemble français Télémaque et les chœurs de l’opéra de Marseille. Elle a inventé aussi une partition plus aléatoire associant les voix des acteurs à une phrase improvisée pour voix et formation de chambre travaillant sur les modes des valeurs et d‘intensité. Il y a un thème large, panoramique orchestral et un thème plus doux, de musique de chambre, pus romantique. L’écriture de la musique a évolué à travers le montage, on a créé ensemble en cherchant librement le tissu sonore qui est la musique du film.

 

Photographies : J’ai fait beaucoup de photographies. J’ai photographié le visage des actrices, leurs mains, leurs yeux en écho. C’est comme si avec les femmes de ce film, je cherchais à composer une seule femme : j’ai aussi photographié les visages des collaborateurs, la lumière par la fenêtre, les paysages. J’ai été fouiller dans les photos de famille, les photos des enfants, les photos des amis faites depuis des années. Il y avait là, déjà choisies des couleurs, des manières de se tenir, des manières d’être qui pouvaient m’aider pour ce film-là. Il me semblait que dans tout ce qui se présentait, dans la vie qui courrait, j’avais matière à trouver une indication pour le film que je cherchais.

 

Couleurs et transparence : Je voulais un film coloré. Je montrais es reproductions de tableaux à Raymond Sarti, le décorateur. Bonnard, c’était l’appartement de Claire et Vermeer celui de Christelle. Il a inventé de faire ne palette pour chacun. Les couleurs s’y répondent, s’opposent, jouent, composant comme un contrepoint éclatant au récit. Hélène Louvart a cherché aussi dans ce sens dès les premiers essais de pellicule : une matière transparente, des peaux lumineuses, des couleurs saturées, une lumière qui vienne à la fois du soleil et des personnages eux-mêmes. En choisissant le cinémascope pour faire ce film intime, je creusais cette intention, les acteurs illuminent le plan et le monde y entre. Dans les paysages magnifiques du Jura, je voyais comme un écho du hème, une métaphore sexuelle. Le film commence avec une colline arrondie comme un ventre et finit avec l’image d’une montagne allongée comme une femme qui a donné le jour, et qui se repose enfin délivrée.

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