Entretien réalisé par l'AFCAE mai 1997


 

Vous avez réalisé de nombreux documentaires. L’envie ou le désir de passer du documentaire à la fiction, c’est venu quand, comment et pourquoi ?

On ne passe pas du documentaire à la fiction. C’est toujours du cinéma. Documentaire ou fiction. C’est seulement une question de concrétisation. Une idée en cinéma, c’est à la fois une idée de forme, de manière de tourner, de production, de récit. Tout ça à la fois. Par exemple, le point de départ d’un film documentaire que j’ai tournée en 1989 – qui s’appelle Chronique d’une banlieue ordinaire, c’était une vision que j’au eue en me baladant dans une tour murée au Val Fourré : la vison de ceux qui avaient vécu dans ces tours, la vision de leur retour chez eux filmé en plan séquence par Jacques Pamart dont j’aimais le travail. Bon…évidemment, c’était la vision d’un film documentaire.

L’Autre Côté de la Mer ça a toujours été sous la forme d’une fiction que je me le suis représenté. Ca faisait longtemps que j’avais envie de faire une fiction sur l’Algérie, ça oui ! Sur l’Algérie et sur les pieds-noirs…Il fallait un nœud dramatique, des acteurs, et un dénouement. Donc une fiction. Il y a eu beaucoup de détours avec cette histoire-là. Beaucoup de versions successives. C’est une différence avec le documentaire : il est à portée de la main, on pourrait presque dire : aussitôt dit, aussitôt fait.

 

Justement : ce point de départ, d’où vient-il ? C’est personnel, autobiographique ?

Je suis née en Algérie, dans la région d’Oran, à Relizane. Mes parents sont des pieds-noirs d’origine espagnole. Ils sont venus en France en 62, des rapatriés.

Le film, lui, n’est pas nostalgique, mais j’ai baigné toute mon enfance dans la nostalgie de l’Algérie. Dans la difficulté d’être acceptée, de vivre en France. Je parlais de ça avec l’une des actrices du film, Marilyne Canto. Elle aussi est d’origine pied noire. Quand on était petites, on avait honte de dire qu’on était pied-noires.

[…] La chance paradoxale d’être d’origine pied-noire, c’est d’avoir fait l’expérience du racisme, de deux manières : avoir éprouvé ce que c’est qu’être rejeté parce qu’on est né de l’autre côté de la mer, mais aussi avoir fait partie d’un groupe qui, en Alg2rie, ne se mélangeait pas avec « l’autre ». Avoir perçu ce mécanisme de l’intérieur, ça préserve de la bonne conscience.

C’est aussi la chance d’avoir éprouvé combien la vie personnelle de chacun peut être bouleversée par l’histoire collective. Oui…le point de départ du film est autobiographique.

 

Pourtant, ce film n’est pas sur les pieds-noirs en 62 ?... C’est un film qui se passe à Paris, en 1994. Et la plupart des personnages ne sont pas pieds-noirs mais arabes…Et il y a aussi un chirurgien « beur » ! Alors ? Pourquoi ce décalage, un besoin de recul ?

Quand on filme quelque chose, on filme un morceau de temps, du moment présent.

Je n’imaginais pas faire un film au passé. Je voulais faire une film à Paris, aujourd’hui, avec ce qui reste de cette histoire, avec notre héritage plutôt qu’avec le souvenir ; avec notre héritage mêlé à l’histoire telle qu’elle se déroule maintenant. D’un film sur les pieds-noirs…c’est devenu un film sur un personnage pied-noir resté en Algérie et ses rapports avec les Algériens. L’Algérie a surgi, a envahi le film. C’est aussi un film sur l’Algérie d’aujourd’hui. Parce que ce qui se passe en Algérie me désespère. Je me sens chez moi là-bas.

La manière dont on a travaillé sur la musique avec Béatrice Thiriet, le compositeur, est significative. Elle a composé des thèmes et avec Djaffar Bensetti, un extraordinaire trompettiste qui joue avec Khaled, ils ont improvisé, échangé. Elle a repris ses improvisations. La musique est née de leur rencontre et Enrico Macias nous a fait l’amitié de jouer du luth, du « oud ». C’est comme si on avait recrée, le temps du film, une famille de Français, de pieds-noirs et d’Algériens. Une Algérie imaginaire, cosmopolite, tolérante.

 

Est-ce que pour un premier film de fiction, vous avez beaucoup pensé à la mise en forme avant de l’adopter sur le terrain, sur le tournage ? Caméra à l’épaule, la façon de cadrer ?

La caméra à l’épaule, c’est ce qu’on souhaitait faire depuis le début, Hélène Louvart, qui a fait l’image, et moi. C’est une perception que j’avais à ce moment-là : un désir de m’approcher des choses, des gens, d’être physiquement comme au milieu, avec eux, une façon de respirer, de trembler avec les personnages…Je pense que j’étais comme une actrice de cette histoire, je suis dans tous les personnages…Hélène a porté sur l’épaule la Panavision tout le temps et ce n’était pas rien ; donc il fallait qu’on soit convaincues.

Cette caméra à l’épaule qui danse au milieu des personnages, c’était comme la cristallisation du sujet profond du film : l’apprentissage de l’incertain. Les personnages sont chacun au départ dans une sorte de bulle. Au cours du film, ils comprennent qu’il va falloir rejouer, redistribuer leurs cartes.

Georges croit être dans une certaine situation en Algérie, sûr de ses désirs et de ses biens, ça n’est pas sa situation réelle. Finalement, il ne sait même plus s’il oit retourner en Algérie. Il accepte de perdre quelque chose, de faire un compromis, mais le compromis n’et pas la paix, on ne sait pas si ça peut marcher. Tarek, même chose : il croyait être dans une certaine situation, et il se défait. Cette manière de filmer elle est comme le mouvement de quelqu’un qui cherche son chemin…

 

Si on parle des liens étroits entre fiction et documentaire, il y en a un qui est quand même assez éloigné, c’est la direction d’acteurs…Comment ça s’est passé ?

On fait un documentaire sur un acteur…Non ?

C’est un film sur Claude Brasseur. Ce n’est pas un film qui raconte la vie de Claude Brasseur, mais c’est un film sur sa façon de bouger, d’être, les poils de ses bras, son sourire, etc...J’ai trouvé bouleversant de le filmer, de filmer son âge. Il nous a laissé faire, capter son abandon, sa détresse, son bonheur, son désir…

C’est un film sur Roshdy Zem, sur un homme de trente ans qui est en train de devenir un grand acteur, un adulte, et c’est aussi le sujet du film : Tarek, c’est quelqu’un qui devient vrai. C’est un film sur l’âge adulte et la fragilité de Roshdy, l’assurance, l’ironie, le charme de Roshdy dans ce rôle-là !

C’est aussi un film documentaire sur la manière dont, dans la vie et dans leur rôle, deux acteurs si différents par leur origine sociale et dans leur culture de comédiens que Claude Brasseur et Roshdy Zem, deviennent copains, s’entendent au sens littéral du terme, et ça, dans le film, c’est quasiment documentaire . Pour qu’on le filme, il faut bien que d’une certaine manière au moins entre « moteur » et « coupez », quelque chose arrive pour de vrai.

 

Dans le titre, L’autre côté de la mer… « l’autre côté »…c’et lequel ?

La mer a toujours plusieurs côtés…En Algérie, il y a eu et il y a la France. Et en France, -pour les pieds-noirs en tout cas- il y a toujours l’Algérie qu’on a dans le cœur, et il y a les Algériens. Tarek est pour Georges, l’autre côté de la mer, Georges est pour Tarek, l’autre côté de la mer. Ils ont toujours un ailleurs dans l’esprit.

Il y a des villes en France où il n’y a pas d’étrangers…J’étais la semaine dernière dans une de ces villes et je me demandais pourquoi j’étais si angoissée. Et soudain j’ai compris : j’ai vu que c’était parce qu’il n’y avait pas d’étrangers. Parce que tout le monde se ressembait. Et je crois que c’est ce que veut dire le titre : que la vie n’est possible que quand il y a un autre qui est là dans votre esprit ou dans la rue, de l’autre côté de la mer…

 

 

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