Entretiens - demain et encore demain


Entretien filmé - Univers-ciné 6 avril 2013 - Festival Cinéma du Réel 2013

 

Entretien réalisé en janvier 1998

Comment vous est venue l'idée de filmer votre journal ?
Dans un moment de dépression, cela m'est venu à l'esprit comme une inspiration, comme on écrit un poème. J'ai eu la vision d'un film qui serait tourné pendant une année, dans le mouvement de la vie. Faire un film sur une longue période, c'est l'occasion de faire un travail avec le temps, matière première du cinéma. Filmer sa propre vie, c'était aussi et en même temps l'occasion de raconter autre chose. Dans les films documentaires que j'ai réalisés, il y a toujours eu un moment où je devais m'arrêter, c'était quand il s'agissait de filmer l'intimité, l'amour. J'arrêtais par pudeur je crois, pour les protagonistes. Cette fois, j'ai eu le sentiment que si je faisais un film avec ma propre vie, si je m'exposais, je pourrais faire quelque chose de plus libre, aller plus loin, presque comme une fiction.

Avez-vous mis longtemps à en préciser la forme ?
A partir du moment où j'ai eu l'idée du journal intime, à chaque instant, je me suis posée la question de filmer ce que je vivais. J'étais tout le temps en train de découper mentalement, cela a été un grand plaisir, un envoûtement. Je voyais la séquence, la lumière,les plans qui dessinaient la situation, le récit qui prenait forme.

Vos « acteurs » ont-ils accepté de l'être sans hésiter ?
Mes proches ont donné leur accord dans le fil de la vie. Je ne les ai pas réunis pour négocier. J'avais presque toujours la caméra à la main. On a fini par l'oublier. « C'était parfois chiant, mais c'était une sorte de progrès, la névrose étant visible » a dit Jean-Pierre en riant quand j'ai reparlé de tout ça. « On vivait, on ne se gênait pas ». J'ai très vite donné la caméra à Victor mon fils. Cela a été une espèce de jeu entre nous. Je crois qu'il s'est mis à s'intéresser à ce que j'étais en train de faire. J'ai le sentiment que mon fils et Didier, l'homme dont je suis tombée amoureuse cette année-là ont travaillé avec moi pour faire ce film, qu'ils ont vraiment partagé ce travail, si solitaire pourtant. C'est comme un cadeau que nous nous sommes faits. A la fin du montage, j'ai demandé à Victor, à Didier et à Jean-Pierre Sicard, le père de Victor de venir voir ce que j'avais fait d'eux. Victor m'a demander de couper un plan, c'est tout.

Comment s'est passé le tournage ?
Je me suis sentie très libre grâce au système de production. Le film a été produit par l'INA, sans pré-achat d'une télévision. Le produire ainsi, c'était prendre le risque d'une expérience et donner une grande marque de confiance. Personne ne me demandait autre chose que d'être le pus juste possible, ce qui est une chance. La pauvreté donnait un côté un peu secret au projet. Cela explique peut-être pourquoi mes proches ont accepté de s'exposer, d'être filmés le plus naturellement du monde. Nous étions protégés peut-être aussi par ce filmage au jour le jour qui ne dramatisait pas un élément ou un autre. Tous savaient que je faisais un film qui serait montré un jour ou l'autre.

Vous ne vous êtes jamais posé la question de l'impudeur ?
Non, je me demandais comment faire, si c'était juste, c'est tout. J'étais par moment dans une telle dépression que le risque de m'exposer passait au second plan, j'étais un peu comme quand on écrit une lettre sachant qu'on va mourir. Quand on lit les lettres de quelqu'un qui et mort, on n'a pas l'impression d'indiscrétion qu'on aurait si on lisait les lettres de quelqu'un de vivant. Ce qui comptait vraiment, c'était de faire une forme, de capter la dépression et le foisonnement de la vie, d'en fixer la trace. Ce film, je l'ai vraiment fait depuis la mort et depuis la vie, dans une sorte de bonheur d'incarnation.

Vous ne vous souciez pas de votre image, de ce que nous pourrions penser ?
Cela m'était presque indifférent mais en même temps, j'y accordais beaucoup d'importance, comme à un dernier auto-portrait, un auto-portrait en cinéma qu'on fit avant de mourir : à la fois obsédée par moi-même et détachée de moi-même.

Dans votre nécessité de faire ce film, y avait-il aussi un besoin thérapeutique ?
Il y avait le souci de vivre dans tous les sens du mot. C'était de cinéma qu'il s'agissait. De faire un film. Il est vrai qu'en le faisant, j'avais le sentiment que j'étais en train d'aller mieux, de me battre contre la dépression et je filmais cela comme je filmais le reste. J'essayais de faire des liens, de trouver els passages entre la vie intérieure et le monde, de filmer le « je » et le « nous ». Je pensais qu'ainsi le film parlerait pour tous, que mes histoires de dépression, d'amour, d'enfant, de choix, pouvaient être les histoires de n'importe quel spectateur. Ainsi, j'ouvrais le film et je m'en détachais. Il fallait filmer l'époque, saisir l'air du temps. Je me disais, plus tard, on dira : c'est ainsi que nous étions cinq ans avant l'an 2000. La politique au sens noble court tout au long du film, autant à travers la rencontre avec Didier Motchane que j'avais connu autrefois au Ceres (1) que dans les questions de la vie quotidienne. Pour qui voter ? Dans quel collège inscrire mon fils ? J'avais l'impression que les conversations autour des élections seraient un fil décisif pour parler du temps collectif que je traversais. En ce qui concerne le choix du collège de Victor, c'était une manière dans la vie privée de poser une question publique, celle de l'école du même nom. C'est pour cela que je pense que mon film n'est pas tout à fait un journal intime mais un auto-portrait ou une auto-biographie parce que j'ai voulu faire un tableau.

Le bonheur revient souvent comme un sujet de débat proposé à vos interlocuteurs.
Le point de départ vient de Chris Marker que j'avais rencontré en mars lors d'une rétrospective de ses films. Je lui avais raconté ce que j'étais en train de faire et il m'avait donné une phrase : « Le bonheur, c'est ce qui n'existe pas et qui pourtant un jour n'est plus. » C'est après cette rencontre que j'ai poursuivi le fil du bonheur.

En filmant une femme endormie dans le métro, vous dîtes que vous avez la sensation « de faire quelque chose d'interdit, de merveilleux » et vous dîtes que vous êtes « en proie au bonheur de filmer ». Est-ce vrai pour tout le film ?
Oui, à des degrés divers. Quand je montais au fur et à mesure le film, quand je regardais les rushes, j'étais bouleversée d'avoir simplement réussi à filmer quelque chose, que cela ait un sens, que ce soit net, cadré, audible...Pour moi, c'était extraordinaire ! J'avais si souvent la sensation que je ne pouvais pas le faire, ce film, que c'était une conquête. Je ne sais pas si je faisais « quelque chose d'interdit », mais je travaillais contre l'inhibition, contre l'absence de confiance. Ce film, je l'ai fait et dans la peur et dans le bonheur.

Pourquoi vote film ne va-t-il pas jusqu'à la fin de l'année 1995 ?
Je ne voulais pas finir le 1er janvier 1996. Je souhaitais finir le film sur une ouverture, avec du temps à venir et non pas du temps qui recommence.

Avez-vous eu des « révélations » en voyant votre film terminé ?
Au moins deux. La première, c'est que j'ai filmé le moment où mon fils se détache de moi, devient autonome, où nous nous séparons. Faire un film de cela, ‘est une manière de l'accepter. Dans le film est enregistrée la présence de Victor enfant comme pour toujours. Je peux donc peut-être plus volontiers le laisser s'éloigner de moi. Je crois que c'est le même mouvement pour la dépression. La dépression, c'est bien sûr douloureux mais c'est aussi un cocon, le connu, quelque chose dans lequel on est bien d'une certaine manière, sur quoi on peut s'appuyer. Faire un film avec la dépression, c'est une manière de ne jamais la quitter et donc de pouvoir la quitter. Puisqu'elle est bien là, gardée dans le film, alors, on peut peut-être en sortir.

Et il vous aura fallu 9 mois !
Oui ! D'ailleurs le prochain film commence par une naissance !


(1) Le Ceres, fondé en 1966 par Jean-Pierre Chevènement, Alain Gomez et Didier Motchane pour créer les conditions de la Rénovation et de l'Union de la gauche, a joué un rôle clé dan la création du Parti d'Epinay et la rédactions du Programme Commun. Il aura été l'inspirateur d'un des courants du PS (Socialisme et République), puis, après la guerre du Golfe du Mouvement des Citoyens.

 

 

 

 

 

 

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