Propos Ô Heureux Jours !


 

 

Un film autobiographique à travers le temps et l’espace.

 

En 2002 mon frère Bernard qui vit à Boston s’est remarié. Toute la famille est venue à son remariage, toute la famile? la famille de l’enfance, papa, maman, et les trois enfants. On n’a emmené ni les conjoints ni les enfants, pour des raisons de date, d’économie, peut-être pour se retrouver encore une fois tous les six comme autrefois.

 

J’avais apporté une petite caméra pour filmer le mariage, c’était mon cadeau.  J’ai pris un grand plaisir à filmer le mariage mais aussi mon père, ma mère, ma soeur, mes frères, les enfants... Et au retour, j’ai voulu continuer. Je voyais un film, peut-être. Je voulais en tous cas continuer à regarder cela, ma famille… Regarder leurs visages que j’aimais, que je détestais par moments, qui étaient inscrits au plus profond de mon être.

 

Je savais que j’allais appeler ce film O heureux jours, c’était le début du discours que mon frère avait prononcé au mariage. Alors, de temps en temps je me suis mise à les filmer. Ils n’aimaient pas toujours que je les scrute ainsi, que je les photographie autant, avec cette avidité.

 

J’ai imaginé que ce serait plus facile, légitime au fond de les filmer dans les circonstances où c’était autorisé, même encouragé, c’est à dire les réunions de famille. Noël, Pâques, les vacances, les anniversaires…. C’était bien suffisant et même c’était mieux, parce que ce que je cherchais à voir s’exprimait peut-être davantage dans ces moments-là.

 

Quelle était cette famille? Une famille, une culture familiale, des répétitions, des liens, des transmissions, des ressemblances, des secrets, des impossibilités, des silences, des complicités... une famille banale en somme.

Je les aurais filmés pendant dix ans !

 

Je ne pouvais plus m’arrêter et surtout je sentais que le temps changeait la matière même du film, le temps devenait le film. Temps passé, présent, à venir. Les enfants ont grandi, on a vieilli, la vie nous a changés, la vie a changé.

Il y a eu des discussions, des disputes, des séparations, des rencontres, des bougies soufflées, des promenades, des naissances, des repas, beaucoup de repas…  Bernard est revenu en France pour les vacances avec sa femme et ses enfants, on leur  téléphone à Noël en criant «Joyeux Noël» tous ensemble… Ses enfants ne parlent pas le français. Il devient plus américain.

 

Nathalie et moi on est parties en Algérie pour chercher le dossier de la DASS de maman, faire encore un peu de lumière sur le secret qui avait embrouillé notre enfance. Aller chercher les papiers faisait revenir l’Algérie dans le film. Notre famille vient d’Algérie, des pieds-noirs, et avant l’Algérie, c’était l’Espagne. Le déracinement, le ré-enracinement, le vide, l’adoption, c’est donc présent dans la famille depuis très longtemps, nous savons faire cela sans le savoir, s’en aller, recommencer, avoir quelqu’un de l’autre côté de la mer, être là et ne pas être tout à fait de là. Un jour, j’ai entrevu que c’était peut-être cela notre patrimoine à nous qui n’avons pas de maison de famille.

 

Et puis il y a deux ans, notre père est mort subitement. J’ai filmé l’enterrement, les vêtements noirs sous le soleil de Montpellier. Comment croire à cette catastrophe sans la filmer? Je sentais pourtant qu’il allait disparaître, moi qui filmais je le voyais de plus en plus en retrait dans les réunions de famille. J’ai encore filmé un peu, la recomposition, l’œuvre de la vie qui se réorganise.

Et puis il n’y avait plus à filmer. Il fallait maintenant monter, choisir entre les instants, parmi les cinquante et quelques heures, dessiner le tableau, composer la musique de ces années là, de ces jours heureux. Et le film a encore changé, j’ai vu que je l’avais tourné avec les différents outils que l’époque me proposait et que la matière même de ces images racontait encore une autre histoire. Et cela s’est accentué quand j’ai eu besoin d’aller chercher les films super 8 que mon père faisait quand nous étions enfants. On s’était passé le relais en quelque sorte, et je le passais à mon fils. J’ai retrouvé les photos que j’avais faites au fil du temps, les photos qu’il avait faites, les photos qui étaient restées. Et le film s’est mis à voyager entre les images fixes et les images animées, entre ce qui fuit et ce qu’on tente à toute force de retenir.

 

D.C.

 

Publié . 0 commentaires.

Commentaires

Publier un commentaire.



{ Page précédente } { Page 34 sur 130 } { Page Suivante }